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Il camion aurait déjà dû être devant l’entrepôt de Villeurbanne.
Voilà ce que je regardais sur mon téléphone quand ma mère m'a appelé pour la troisième fois de la matinée, et je n'ai pas décroché — parce que je savais déjà ce qu'elle voulait, et parce que, ce dimanche-là, à Vaulx-en-Velin, je n'avais qu'une envie : qu'on me laisse tranquille avec mon fils. J'appelle ça mon fils. C'est mon neveu, en réalité. Mathis a huit ans, il est né trois mois après le divorce de ma sœur, et depuis, il vit chez nos parents plus souvent que chez elle. Moi, Karim, trente-quatre ans, célibataire, technicien de maintenance chez un fournisseur de matériel médical — je suis le tonton qui passe le dimanche, qui apporte des chouquettes de la boulangerie de la place Grandclément, et qui, ce jour-là, s'est retrouvé au milieu d'un carnage familial que j'avais moi-même, sans le vouloir, allumé la mèche.
Il faut que je remonte un peu.
Ma nièce Camille — trente et un ans, mariée à Julien, deux jumeaux de six ans, Lou et Noé — travaille comme gérante dans une boutique de robes de mariée à la Part-Dieu. Le mois de juin, chez elle, c'est l'enfer : commandes, essayages, retouches de dernière minute. Cette semaine-là, elle avait enchaîné douze jours sans repos. Julien, lui, est commercial pour une entreprise qui vend des pompes à chaleur, et il passe le plus clair de son temps sur les routes entre Lyon et Grenoble.
Le vendredi soir, Julien est rentré avec un bouquet de mimosa acheté à la station Total sur l'autoroute — il sentait le sucre écoeurant à trois mètres — et cette tête qu'on a quand on sait déjà qu'on va décevoir quelqu'un.
— Camille, mon père a appelé. Le chauffe-eau a explosé dans le garage, tout est inondé, il faut refaire le sol avant que les moisissures s'installent.
— La dernière fois c'était le portail qui penchait. Avant ça, les patates qui pourrissaient soi-disant dans la cave. Julien, j'ai bossé douze jours sans un jour de repos. Je veux juste dormir.
— On fait vite. Toi tu te reposes, tu surveilles les petits. Ma mère a fait des tartes. Lou et Noé courront dans le jardin.
Depuis la porte de leur chambre, les jumeaux avaient passé la tête, méfiants — les week-ends chez papy et mamie Rocher, à Bourgoin-Jallieu, ça voulait toujours dire rester assis bien droit et ne toucher à rien.
— Ta sœur sera là aussi ? a demandé Camille, sèchement.
Julien a arrêté de délacer sa chaussure.
— C'est la famille, Camille. Oui, Sandra viendra avec Enzo. Elle est seule avec le petit, tu sais bien.
— Seule à quel point, pour que la dernière fois ce soit moi qui lave toutes les vitres de la maison pendant qu'elle raconte à ta mère sa nouvelle manucure ?
Julien s'est approché, l'a serrée maladroitement.
— Je ne les laisserai pas te faire de mal. Promis. On aide les parents, et demain midi on est rentrés. S'il te plaît. Pour moi.
Camille a cédé — elle tenait trop à la paix du foyer pour un scandale de plus.
Voilà. C'est là que j'entre en scène, moi, le tonton célibataire qu'on convoque toujours en dernier recours, parce que j'avais un fourgon de service et que Julien avait besoin d'aide pour transporter du carrelage.
La maison de mes parents, à Bourgoin-Jallieu, ressemble à une forteresse de brique avec des volets toujours fermés et une pelouse tondue au carré où les enfants n'ont pas le droit de poser un pied. Quand la voiture de Camille et Julien s'est garée dans la cour, ma mère est sortie sur le perron, un torchon à la main, les lèvres pincées.
— Une heure de l'après-midi. On pensait vous voir pour le dîner, comme des grands bourgeois.
Camille est descendue, tenant Lou et Noé par la main. Ma mère les a à peine regardés, un signe de tête comme à des étrangers, puis son visage s'est illuminé en voyant, derrière eux, ma sœur Sandra arriver avec Enzo, son fils de huit ans.
— Enzo, mon cœur ! Viens, mamie a des Carambar pour toi !
Le gamin — rond, débordant d'énergie — a foncé dans les bras de ma mère. Lou et Noé se sont serrés contre les jambes de Camille.
— Camille, ne reste pas plantée là, a lancé ma mère. Puisque vous êtes venus, rendez-vous utiles. Sandra et Enzo m'ont déjà aidée ce matin, ils se reposent. Toi, va dans le fond du jardin, les orties ont dépassé la ceinture, il faut désherber avant que le soleil tape trop fort.
C'est là que j'ai fini par décrocher au quatrième appel de ma mère — elle voulait que je vienne "donner un coup de main pour trier le garage", et je suis arrivé vers 16 heures, juste à temps pour voir Camille sortir de trois heures dans les orties, les mains rouges malgré les gants, les cheveux collés de sueur.
Ce que je n'ai su que plus tard, parce que Camille me l'a raconté elle-même des semaines après, assise sur mon canapé avec un café qui refroidissait devant elle sans qu'elle y touche : pendant ces trois heures, ses enfants sont restés assis sur le banc près de l'ancien garage à jouer au jeu du pendu sur un carnet, sans qu'on leur propose ni goûter ni verre d'eau, pendant qu'Enzo réclamait une deuxième part de tarte à voix haute dans la cuisine.
Quand elle est rentrée dans la maison, l'odeur de la tarte aux mirabelles flottait encore. Mon père, Robert, était assis au bout de la table, le journal ouvert. Ma mère servait à Sandra une part généreuse. Enzo, la bouche pleine de confiture, tapait des pieds contre la chaise.
— Maman, je peux avoir de la tarte aussi ? a demandé Noé, tout bas, en entrant derrière Camille.
Sur le plat, il ne restait qu'un morceau, petit, un peu brûlé sur le bord.
Lou s'est approchée en silence, la main tendue vers ce dernier morceau.
C'est là — et je le sais parce que j'étais dans le couloir, ma caisse à outils encore à la main, prêt à repartir vers le garage — que mon père a posé son journal.
Il a attrapé le poignet fin de la petite.
— Touche pas à ça.
Lou a couiné et retiré sa main d'un coup.
— Papa, qu'est-ce qui te prend ? a lâché Camille, sentant quelque chose de glacé lui traverser le ventre.
Mon père a pris tranquillement le morceau de tarte et l'a posé dans l'assiette d'Enzo.
— Grandis bien, mon gaillard. T'en as plus besoin. Toi, t'es de la vraie souche.
— Papa, qu'est-ce que tu fais ? a demandé Julien depuis le seuil, où il venait d'entrer du garage.
— Je remets de l'ordre, a répondu mon père en balayant la pièce du regard. La nourriture, ici, c'est pour les petits-enfants du sang. Ceux qui porteront notre nom avec fierté.
— Ils le sont aussi, ton sang ! a crié Camille en serrant sa fille contre elle.
Et c'est là que ma mère a reposé la théière sur la cuisinière avec un bruit sec.
— Ah bon ? a-t-elle sifflé. Les tiens ? Pâlichons, maigrichons, avec ces yeux de biche. Ils tiennent de qui, ceux-là ? Chez nous, tout le monde est costaud, mat de peau, trapu. Comme Enzo. Julien est peut-être bête au point de les avoir reconnus, mais nous, on voit bien, avec son père. Le sang d'un autre reste le sang d'un autre. Ils n'ont pas à toucher à ce qui est à nous.
Lou pleurait sans bruit, le visage enfoui dans le t-shirt de sa mère. Noé serrait les poings, fixant son grand-père.
Julien s'est tu.
Il est resté planté là, les yeux rivés au carrelage, sans un mot.
Moi, j'étais dans le couloir, et pendant deux secondes qui m'ont paru interminables, j'ai vraiment cru que c'était une blague. Une blague de mauvais goût de mon père, comme il en fait parfois. Mais Camille a levé les yeux vers moi — pas vers Julien, vers moi — et j'ai compris, à cet instant précis, que ce que je choisissais de dire allait compter plus que je ne l'aurais imaginé.
Il faut que je sois honnête sur ce que j'ai ressenti, moi, dans ce couloir. Ma mère, c'est ma mère. Je l'ai vue user ses mains à travailler dans une usine textile pendant vingt-six ans pour nous nourrir, mon père et elle ont hypothéqué cette maison deux fois pour payer nos études à Sandra et moi. Pour moi, jusqu'à ce dimanche, ils étaient simplement… les parents. Bourrus, exigeants, à l'ancienne, mais les miens. J'avais toujours regardé leurs préférences pour Enzo comme une lubie de grands-parents gâteaux — un cadeau de plus, une part de plus, rien de bien grave.
Ce jour-là, j'ai compris que je m'étais menti. Ce n'était pas de la gâterie. C'était un tri. Et Camille, ma nièce que j'avais vue naître, qui m'appelait "tonton Karim" depuis qu'elle savait parler, se tenait devant moi avec sa fille en larmes dans les bras, attendant de voir si quelqu'un dans cette pièce allait dire quelque chose.
J'ai posé ma caisse à outils.
— Maman. Papa. Vous venez de dire à deux gamins de six ans qu'ils ne sont pas de la famille. Devant eux.
— Karim, ne te mêle pas de ça, a coupé mon père sans même me regarder.
— Non. Je m'en mêle. Parce que ce que je viens d'entendre, c'est dégueulasse.
Ma mère a blêmi.
— Tu prends la défense de qui, exactement ? De cette fille qui…
— De Lou. De Noé. Ce sont vos petits-enfants, exactement comme Enzo. Julien les a reconnus à leur naissance, ils portent son nom, point final.
Julien a enfin relevé la tête. Et j'ai vu, dans ses yeux, quelque chose se réveiller — trop tard, mais réveillé quand même.
— Papa, a-t-il dit, la voix cassée. Tu retires ce que tu viens de dire. Maintenant.
— Je retire rien du tout, a grondé mon père en se levant. C'est ma maison, ma table, mes règles.
— Alors c'est aussi la dernière fois qu'on y met les pieds, a répondu Julien.
Camille n'a pas attendu la suite. Elle a pris les mains de ses enfants et elle est sortie, sans un mot de plus, sans regarder en arrière. Julien a couru chercher les sacs. Moi, je suis resté sur le perron avec eux pendant que Julien chargeait la voiture, et Camille m'a simplement dit : "Merci d'avoir parlé, Karim." Rien de plus.
Ce soir-là, en rentrant, Julien s'est arrêté à une pharmacie de garde pour acheter de la crème contre les irritations d'orties, et Camille m'a raconté que dans la voiture, personne n'a parlé pendant vingt minutes, sauf Lou qui a demandé, d'une petite voix, "Pourquoi papy a dit ça ?" — et que Julien, pour la première fois de sa vie d'adulte, n'a pas su répondre par un mensonge gentil. Il a juste dit : "Il a eu tort. C'est tout."
Les semaines qui ont suivi, ma mère a appelé Julien six fois. Il n'a pas répondu une seule fois. Elle m'a appelé, moi, pour que je "raisonne" Camille — je lui ai dit que non, que cette fois elle se débrouillerait sans intermédiaire.
Trois mois plus tard, Julien et Camille ont vendu leur appartement de Villeurbanne et acheté une maison à Meyzieu, à quarante minutes de Bourgoin-Jallieu au lieu de quinze. Camille a aussi fait une chose que je n'ai apprise que récemment : elle a changé les jumeaux d'école, cette rentrée-ci, pour les inscrire près de chez eux — plus près de leur nouvelle vie, plus loin de la maison où on avait mesuré leur place à la couleur de leur peau. Elle a gardé, dans un tiroir de son bureau, l'acte de reconnaissance de paternité de Julien, signé à la mairie du 3ème arrondissement de Lyon le jour de leur naissance : une simple photocopie, qu'elle n'a jamais eu besoin de ressortir, mais qu'elle sait où trouver.
Ma mère a essayé, pour Noël, d'envoyer un colis avec des cadeaux pour les trois enfants. Julien l'a renvoyé, fermé, sans un mot d'accompagnement.
Moi, je continue de voir mes parents. Un dimanche sur deux, sans Sandra, sans Enzo, en tête-à-tête, parce qu'ils restent mes parents et que je ne peux pas effacer vingt-six ans d'usine textile d'un coup de tête. Mais la dernière fois que j'y suis allé, j'ai remarqué que le portrait de mariage de Camille et Julien, qui trônait sur le buffet du salon depuis huit ans, avait disparu. À la place, il y avait une photo d'Enzo, seul, en tenue de communion.
Je ne l'ai pas fait remarquer. J'ai juste bu mon café, et je suis reparti avant la nuit.
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