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Le chat de Vadim
Je m'appelle Vadim Lachaume, j'ai quarante-quatre ans, je répare des chaudières à Clermont-Ferrand, et si vous demandiez à ma belle-mère qui je suis, elle vous répondrait sans hésiter : l'homme qui a détruit sa famille. Elle a peut-être raison. Mais laissez-moi vous raconter comment on en est arrivé là, parce que vu d'où j'étais, ça ne ressemblait pas du tout à ça.
J'ai épousé Camille en 2013. Elle avait déjà une fille, Zoé, sept ans à l'époque, du genre à courir dans l'appartement en chaussettes en hurlant qu'elle voulait des crêpes au Nutella pour le goûter. Moi j'avais Inès, ma fille de mon premier mariage, neuf ans, plutôt du genre à s'asseoir dans un coin avec un livre et à attendre qu'on l'appelle. Sa mère, mon ex-femme Sabine, s'était remariée l'année d'avant avec un type de Lyon qui vendait des cuisines équipées et qui, disons-le franchement, ne voulait pas d'une gamine qui n'était pas la sienne dans son salon flambant neuf.
Le coup de fil, je m'en souviens encore. Un mardi soir, fin août, il pleuvait sur le parking de mon garage. Sabine m'a dit, texto : « Soit tu la prends, soit je la place. » Comme ça. Comme si elle parlait d'un meuble encombrant. J'ai cru qu'elle plaisantait. Elle ne plaisantait pas.
Je vais être honnête avec vous : je n'ai pas su quoi faire. Je suis allé chercher ma fille chez sa tante, on a roulé jusque chez moi sans un mot, la radio allumée sur une station qui passait du Johnny en boucle, et à un feu rouge, elle m'a demandé si j'allais la mettre en foyer. J'ai dit non. Mais je n'ai pas su lui dire grand-chose d'autre. Je conduisais, les mains crispées sur le volant, et je me disais : comment on soigne ça, une gosse à qui sa mère vient de dire qu'elle est de trop ?
Camille a été formidable, au début. Elle a préparé une chambre, elle a mis des draps neufs, elle a même acheté un ours en peluche à Inès pour son premier soir chez nous. Mais Zoé, elle, a très vite compris deux choses : qu'Inès allait dormir dans SA chambre, et que désormais tout se partagerait en deux. Les jouets, les cadeaux, l'attention de sa mère. Et surtout, ce qui l'a vraiment achevée, c'est de m'entendre appeler Inès « ma fille » devant tout le monde. Zoé s'est mise à hurler tous les soirs. Des crises qui duraient des heures, à réveiller tout l'immeuble.
Et là où ma belle-mère — Solange, que tout le monde appelle Mamie Solange dans la famille — voit un homme insensible qui laissait sa fille souffrir en silence pendant que l'autre gamine pourrissait l'ambiance, moi je voyais autre chose. Je voyais Camille tirée dans tous les sens entre deux enfants, sa mère qui s'incrustait à chaque repas pour glisser des « cette pauvre Zoé, on lui a collé une inconnue sur les bras », et moi, moi je ne savais littéralement pas quels mots employer. J'avais grandi dans une famille où on ne parlait pas des sentiments, on les enterrait sous des travaux de bricolage et des matchs de foot à la télé. Face à ma fille en train de se refermer comme une huître, j'étais nul. Complètement nul.
Mon fils Théo, dix-sept ans à l'époque, du premier lit de Camille, a fini par demander à aller vivre chez son père à Vichy. « J'ai le bac à préparer, m'man, je peux pas réviser avec la petite qui braille toute la journée. » Camille a explosé : « Cette petite, c'est ta sœur ! » Et lui, avant de claquer la porte : « Inès aussi c'est ma sœur, et pourtant c'est pas elle qui hurle comme si on lui avait volé un rein. »
Un vendredi soir de novembre, Camille m'a appelé sur mon portable pendant que je terminais une intervention chez un client. « Vadim, dit-elle, ça fait un mois qu'on n'a pas vu Théo. — Ah bon ? — Sérieusement ? Tu ne remarques rien ? » Je me souviens du bruit de la pluie sur le toit de ma camionnette garée devant chez ce client, l'odeur de gasoil et de café froid dans le gobelet posé sur le tableau de bord. J'ai dit : « De quoi tu parles ? » Elle a soufflé, ce souffle qu'elle faisait quand elle abandonnait une conversation : « Parle à tes filles, Vadim. Aux deux. »
J'ai fini par monter dans la chambre où Inès dormait avec Zoé cette semaine-là — on avait essayé de les faire cohabiter, une mauvaise idée de plus. Inès était assise sur le lit du bas, en train de plier et déplier le coin d'une couverture, sans la regarder vraiment. Je me suis assis à côté d'elle. Je n'ai pas trouvé de grande phrase. J'ai juste dit : « Tu sais que t'es ma fille, hein. Pour toujours. » Elle a hoché la tête sans un mot, et j'ai vu ses épaules se détendre d'un centimètre, comme un poids minuscule qui se déplaçait ailleurs.
Mais ça n'a pas suffi. Il fallait un geste, pas une phrase dans le noir. J'ai appelé ma sœur Nadège, qui vit à Riom avec son mari Julien et leur fille Manon. « Nadège, j'ai un service énorme à te demander. Est-ce que tu pourrais héberger Inès quelque temps ? Pas en urgence-urgence, mais… jusqu'à ce que les choses se calment ici. » Elle a dit oui sans réfléchir deux secondes, ma sœur, elle a toujours été comme ça.
Le jour où j'ai déposé Inès chez Nadège, il faisait un froid sec, le genre de novembre auvergnat où le ciel reste blanc toute la journée. J'ai mis un ours en peluche dans ses bras — le même, celui de la première nuit, qu'elle traînait encore partout à onze ans — et je l'ai embrassée sur le front avant de remonter dans ma camionnette. Je ne suis pas fier de la vitesse à laquelle j'ai démarré. J'avais honte de mon propre visage.
Ce soir-là, Sabine — mon ex, la mère d'Inès — a appelé Nadège. Je ne sais pas ce qu'elles se sont dit exactement, mais Nadège m'a rappelé une heure après, la voix tremblante de colère : « Vadim, tu sais ce qu'elle m'a sorti, ta Sabine ? Qu'elle comprend pas pourquoi je m'embête avec l'enfant d'un autre. L'enfant d'un autre ! Sa propre fille ! » Puis Nadège a raccroché avec Camille aussi, paraît-il, en lui disant qu'elle ne voulait plus jamais entendre parler d'aucun de nous.
Les mois ont passé. Manon, ma nièce, avait douze ans, et elle a partagé sa chambre avec Inès sans que jamais un seul mot de travers ne soit prononcé sur le partage des jouets ou de l'attention. Je passais les voir un dimanche sur deux, et je voyais Inès reprendre des couleurs, littéralement — elle qui était devenue toute pâle chez nous, elle recommençait à rire, à parler fort, à réclamer une deuxième part de tarte aux myrtilles que faisait Nadège.
Six ans ont passé comme ça. Inès a grandi chez ma sœur. Le jour de son bac, en juin dernier, elle a appelé Nadège du lycée pour lui annoncer qu'elle avait eu la mention. Julien, mon beau-frère, conduisait les filles depuis le lycée, la radio de la voiture beuglait une chanson que les deux gamines chantaient à tue-tête, et il m'a dit plus tard qu'il avait dû se pincer pour ne pas pleurer au volant tellement il était fier.
Ce soir-là, mon téléphone a sonné chez Nadège pendant le repas. C'était Sabine. Inès a regardé l'écran, a vu le nom, et a décroché d'une voix plate : « Allô. Oui. C'est moi. Vous voulez quoi ? » Un silence. « Non, vous ne me connaissez pas vraiment, en fait. Mais j'ai pas le temps là, on est à table. » Elle a raccroché sans même attendre la fin de la phrase. Nadège m'a raconté ça au téléphone, la voix cassée, et j'ai senti quelque chose se serrer dans ma poitrine — pas de la joie, pas vraiment. Plutôt le poids de tout ce gâchis qui remontait d'un coup.
Ce même soir, moi, j'ai fini par appeler Sabine directement. Pas pour elle. Pour moi, pour clore quelque chose qui traînait depuis six ans comme une dette impayée. Elle a décroché, presque joyeuse, croyant sans doute que j'appelais pour lui donner des nouvelles de sa fille de bonne grâce. Je lui ai dit : « Sabine, j'ai gardé toutes les preuves des virements que je t'ai réclamés pour Inès depuis six ans. Tu sais combien tu lui dois ? Vingt-deux mille euros de pension alimentaire jamais versée. » Elle a bafouillé quelque chose sur ses propres difficultés financières. « Épargne-moi ça, j'ai dit. Demain je dépose un dossier chez mon avocat pour engager la procédure. Et je te préviens tout de suite : Inès a dit à sa tante qu'elle ne veut plus recevoir un seul appel de ta part. Aucun. Alors respecte ça. »
Le lendemain matin, je suis allé chez mon avocate à Clermont-Ferrand, Maître Roussille, avec une chemise cartonnée bleue sous le bras contenant six ans de relevés bancaires, d'échanges de mails restés sans réponse et un tableau que j'avais fait moi-même sur un cahier d'écolier, ligne par ligne, mois par mois. On a déposé la demande de recouvrement ce jour-là. Ce n'était pas de la vengeance. C'était juste arrêter de porter, tout seul, ce que deux personnes auraient dû porter.
Quant à Camille — on a fini par se séparer l'année suivante, à l'amiable, sans cris. Zoé va bien aujourd'hui, elle a quinze ans, elle a arrêté ses crises depuis longtemps, allez savoir pourquoi, peut-être simplement parce qu'elle a grandi, ou parce que la maison s'est calmée quand Inès n'était plus là pour cristalliser toute cette jalousie. On se voit encore, Camille et moi, pour les anniversaires de Zoé. Pas de rancune particulière. Juste deux adultes qui ont mal géré une situation qui les dépassait.
Inès, elle, entre à la fac de droit à Clermont-Ferrand en septembre. Elle m'appelle « papa » toujours, elle appelle Nadège « tata Nad », et un jour, à table, alors qu'on mangeait un poulet-frites un dimanche ordinaire, avec le chat de Nadège qui tournait autour des chaises en réclamant sa part, elle a dit, sans lever les yeux de son assiette : « Vous savez, je crois que j'ai eu de la chance, en fait. » Personne n'a su quoi répondre. Julien a juste posé sa main sur son épaule deux secondes, puis a redemandé qui voulait encore du poulet, et la conversation est repartie ailleurs, comme si de rien n'était.
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