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Le camping du Cap-Ferret, la caisse et les vacances des autres

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Je tiens la caisse de l'épicerie du camping depuis onze étés. On voit défiler les mêmes têtes en juillet, les mêmes en août, et on finit par connaître les couples mieux qu'eux-mêmes, je crois. Cette année-là, j'ai remarqué le mas Lefebvre dès le premier jour — enfin, façon de parler, mas, c'était surtout une caravane avec un auvent trop neuf pour être honnête.

Sandrine et Bruno. Elle, la quarantaine, un chignon toujours un peu de travers ; lui, du genre à commander sa bière avant même d'avoir posé les glacières. Ils venaient chercher du pain tous les matins vers huit heures, et chaque fois je voyais la même chose : elle qui riait à quelque chose qu'il venait de dire, et lui qui gardait un œil sur son téléphone, presque collé dessous le comptoir.

Le mardi de la deuxième semaine, elle est arrivée seule. Elle a acheté une baguette, un pot de rillettes d'Arcachon — les vraies, celles qu'on vend en pot de verre à douze euros cinquante, ce n'était pas rien pour elle je pense — et elle est restée plantée devant l'étalage de cartes postales un bon moment sans en prendre une seule. Je lui ai demandé si tout allait bien. Elle a répondu oui, très vite, le genre de oui qui veut dire non.

Le lendemain, en fin d'après-midi, j'étais en train de remplir le frigo à glaces sur la terrasse quand je les ai entendus, sans le vouloir — le mur entre leur emplacement et la terrasse de l'épicerie, c'est du parpaing d'un centimètre. Bruno disait qu'il n'avait "pas envie" de la prendre en photo. Elle a demandé pourquoi, juste une fois. Il n'a pas répondu.

Ce qui m'a frappée, c'est qu'elle n'a rien dit d'autre. Elle est rentrée dans la caravane, et deux minutes après elle ressortait avec le linge à étendre, comme si de rien n'était. Moi, à sa place, j'aurais explosé. Mais on juge toujours plus facilement de l'extérieur.

Le jeudi soir, j'ai fermé la boutique à vingt et une heures trente, comme d'habitude, avec les moustiques qui tournaient déjà autour de l'ampoule du porche. En rangeant les transats empilés contre le mur, j'ai vu Sandrine sortir de la douche du bloc sanitaire, seule, avec son téléphone à la main et une expression que je ne lui connaissais pas — pas de tristesse, plutôt de la détermination, comme quelqu'un qui vient de prendre une décision sans en parler à personne.

Le lendemain matin, elle n'a pas acheté de pain. Elle est passée devant la boutique en robe — une robe bleue, cintrée, du genre qu'on n'ose plus mettre après un certain âge, disait-elle plus tard, en riant, quand on en a reparlé. Elle marchait vers la plage du Truc Vert, pieds nus, ses sandales à la main. J'ai continué à ranger mes cageots, mais je l'ai suivie des yeux plus loin que nécessaire.

Ce qui s'est passé exactement sur cette plage, je ne l'ai su que par bribes — un peu ce jour-là par le maître-nageur, un peu plus tard par elle-même, un soir où elle est revenue seule prendre un café glacé au comptoir, bien après la fermeture officielle, et où je lui ai fait une exception parce que la lumière dans ses yeux méritait qu'on s'arrête cinq minutes.

Elle avait pris des photos. Pas de la mer, pas du ciel : d'elle. Debout dans l'eau jusqu'aux genoux, la robe relevée, le ventre marqué par deux grossesses qu'elle ne cachait plus. Elle avait ri toute seule sur le sable, un vrai rire, pas celui qu'elle servait à son mari le matin devant le pain.

Le samedi, jour du départ, j'ai vu Bruno charger seul la voiture — une Peugeot 308 grise, l'auvent replié n'importe comment, ce qui ne lui ressemblait pas d'habitude, lui qui pliait tout au carré. Sandrine est venue régler la dernière note à la caisse. Elle avait dans son sac une simple enveloppe kraft, du genre qu'on utilise pour les papiers importants. Elle me l'a montrée sans que je demande rien : un relevé bancaire imprimé au bureau de poste de La Teste-de-Buch, et la photocopie d'un compte qu'elle venait d'ouvrir à son seul nom, à la Banque Postale.

— Je ne rentre pas chez lui, m'a-t-elle dit. Enfin, si, je rentre récupérer mes affaires. Et le chat.

Elle m'a expliqué, en comptant sa monnaie, que le mardi soir, pendant qu'il était sous la douche, elle avait vu les messages qu'il envoyait à un collègue de travail — des mots sur son corps, sur le fait qu'elle "n'entrait même pas dans le cadre" d'une photo, qu'elle était "méconnaissable depuis l'accouchement". Elle ne lui avait rien dit sur le moment. Elle avait juste attendu le lendemain pour aller marcher seule.

Ce qu'elle a fait ensuite, je l'ai su parce qu'elle me l'a raconté avec une sorte de calme que je n'oublierai pas : de retour au camping, avant même de reprendre la route pour Bordeaux, elle avait appelé sa sœur qui est notaire à Mérignac, pour lancer, dès le lundi suivant, la procédure de séparation de biens et la mise en vente de leur appartement du quartier des Chartrons — un cent dix mille euros de plus-value net à se partager, m'a-t-elle dit sans trembler, comme si le chiffre ne lui faisait plus rien. Elle gardait la voiture à son nom, lui gardait ses dettes de moto.

Elle a réglé les six nuits qui restaient, m'a tendu un billet de dix pour la course, a repris son sac et l'enveloppe kraft. Bruno klaxonnait déjà, deux coups secs, depuis la Peugeot.

Je l'ai regardée traverser le parking en direction de la voiture, la robe bleue un peu froissée, les sandales toujours à la main. Elle n'a pas couru. Elle a ouvert la portière côté passager, puis elle s'est arrêtée une seconde, le temps de refermer son sac, et elle est montée.

Je ne sais pas ce qu'ils se sont dit sur la route du retour. Je sais juste que trois semaines plus tard, en refaisant l'inventaire de la boutique, j'ai reçu une carte postale du Cap-Ferret — envoyée par la poste, alors qu'elle était partie d'ici. Au dos, une seule ligne : "L'appartement est en vente. Le chat est avec moi. Merci pour les rillettes." Je l'ai punaisée derrière la caisse, à côté du calendrier des marées.

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