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Le carton de livres du quatrième étage

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Benoît Faucher avait annulé un rendez-vous à quinze heures et, sans trop savoir pourquoi, avait pris sa Peugeot pour remonter vers Reims, vers l'appartement de son père, rue des Capucins. La porte n'était pas fermée à clé. Il est entré sans sonner, comme avant.

Son père, Marcel, était assis par terre au milieu du salon, un carton ouvert devant lui, en train d'y ranger des livres un à un. Il portait le même gilet de laine marron qu'il traînait depuis des années, reprisé aux coudes. Sur la table basse, une feuille de papier avec une écriture tremblante : « Livres anciens à vendre. Littérature, histoire, grammaire. Prix à débattre. »

— Papa. Qu'est-ce que tu fabriques ?

Marcel a sursauté comme un gamin pris la main dans le sac.

— Rien, Benoît. Je trie un peu.

— Tu vends tes livres ?

Il n'a pas répondu tout de suite. Benoît s'est baissé, a pris un volume au hasard dans le carton. Un vieux manuel de littérature française, couverture écornée, pages jaunies. Sur la première page, une dédicace à l'encre bleue : « À Monsieur Faucher, professeur, avec toute notre gratitude. Promotion 1987. »

Marcel avait enseigné le français au lycée Jean-Jaurès pendant trente-huit ans. Il avait appris à des générations entières à construire une phrase, à argumenter, à ne pas confondre un subjonctif avec un vœu pieux. Benoît se souvenait des cahiers corrigés à la table de la cuisine, un stylo rouge qui ne quittait jamais sa poche de chemise.

— Tu es prof depuis près de quarante ans et tu vends tes bouquins par petites annonces ? Pourquoi tu ne m'as rien dit ?

— Parce que tu as ta vie, a soufflé Marcel. Ta boîte, tes clients, Lyon, tout ça.

Benoît dirigeait une société de conseil, cinquante-trois salariés, un bureau au douzième étage avec vue sur le Rhône. Il appelait son père de la voiture, entre deux rendez-vous.

— Ça va, papa ?

— Ça va, mon grand. T'inquiète pas pour moi.

Et Benoît le croyait. Parce que c'était plus simple de le croire.

— Depuis quand tu galères avec l'argent ?

Marcel a haussé les épaules.

— Les charges ont augmenté. Puis les médicaments pour le cœur. Puis il a fallu refaire la salle de bain, le carrelage qui fuyait. Je me suis arrangé.

— Tu t'es arrangé seul. Alors que j'étais là.

— Je ne voulais pas être un fardeau.

Ce mot-là a cogné Benoît plus fort qu'une gifle. Un fardeau. L'homme qui l'avait porté sur ses épaules à la fête de l'école, qui s'était levé à cinq heures du matin pour aller faire des heures supplémentaires au collège de Charleville, se voyait désormais comme un poids qu'il fallait cacher.

Sur le buffet, dans un cadre, la photo d'Odette, sa mère, morte depuis bientôt trois ans d'un cancer du pancréas. Depuis, l'appartement était resté propre. Trop propre. Trop silencieux. C'était elle qui préparait le café le matin, elle qui arrosait les géraniums du balcon, elle qui répétait sans cesse : « Marcel, un jour on n'aura plus de place pour nous, avec tous ces bouquins. » Mais c'était elle aussi qui les épousseteait un par un, avec une délicatesse de sacristain pour les reliques.

— Pourquoi tu ne m'as pas appelé, pour l'argent ?

— Je n'ai jamais aimé tendre la main, Benoît.

— Mais à moi, tu as tout donné. Tu as vendu l'alliance de maman pour payer ma première année de prépa, non ?

Marcel s'est figé, une main sur le bord de la table.

— Qui t'a raconté ça ?

— Maman. Juste avant de partir.

— Elle n'aurait pas dû.

— Si. Je devais le savoir. Je devais savoir que vous aviez économisé chaque centime pour que je monte à Paris. Que tu as porté le même manteau pendant dix hivers pour m'acheter des cahiers et des baskets correctes. Que l'homme qui m'a élevé en est réduit à vendre ses livres pour payer ses boîtes de bêtabloquants.

— Ne dis pas ça comme ça, a chuchoté Marcel. Ce n'est pas si grave.

— Pas si grave ? Papa, tu vends des souvenirs sur Le Bon Coin.

Le vieil homme s'est frotté les mains, l'une contre l'autre, comme pour se réchauffer un jour de janvier.

— Je me suis débrouillé comme j'ai pu.

— Tu t'es débrouillé seul, alors que tu as un fils capable de t'aider.

Benoît a reposé le livre dans le carton. Il a passé la paume sur la couverture, puis sur une autre, et une autre encore. Et il a compris que ce n'étaient pas de simples livres. C'était son enfance à Charleville. C'était sa mère penchée sur ces mêmes pages. C'était toute une vie de salle de classe que son père s'apprêtait à brader pour trois cents euros.

— On ne vend rien, a dit Benoît.

— Tu ne décides pas ça pour moi.

— Si. Au moins cette fois, laisse-moi être ton fils.

— Benoît…

— Non, papa. Ça suffit. Tu t'es tu pour ne pas me déranger, moi j'étais absent pour ne pas avoir mal. On s'est trompés tous les deux.

Marcel s'est laissé retomber sur sa chaise.

— Je ne veux pas de ton argent.

— Ce n'est pas de l'argent. C'est de l'attention.

— J'ai travaillé toute ma vie.

— Je sais. C'est bien pour ça que tu ne mérites pas de choisir entre tes médicaments et tes bouquins.

Marcel a porté la main à ses paupières. Sa mâchoire tremblait.

— J'ai honte, mon grand.

Benoît s'est accroupi près de lui.

— C'est moi qui devrais avoir honte. J'ai eu le temps pour des contrats, pour des clients, pour des inconnus à Lyon ou à Bruxelles… et je n'ai pas eu le temps de voir que mon père s'éteignait tout seul dans son appartement.

Il a attrapé son père, l'a serré contre lui. D'abord Marcel est resté raide, les bras collés au corps. Puis il s'est accroché au veston de son fils, comme à la dernière chose stable de l'existence. Les larmes ont fini par couler, pas bruyantes, juste un filet sur des joues fatiguées, comme un barrage qui lâche après des années de retenue.

Ce soir-là, Benoît n'est pas retourné à l'hôtel où il avait réservé pour la nuit. Il a coupé son téléphone et il est resté dîner avec son père — une soupe au poireau réchauffée, du pain de la boulangerie du coin déjà rassis. Ils ont sorti les livres du carton, un à un. Marcel se souvenait de chaque histoire.

— Celui-là, c'est une élève qui est devenue sage-femme à Reims qui me l'a offert.

— Celui-là, c'est ta mère qui me l'a acheté pour mes cinquante ans.

— Dans celui-là, je te lisais des pages quand tu étais petit et que tu t'endormais sur le tapis du salon.

Le lendemain, Benoît a réglé toutes les factures en retard, acheté les médicaments à la pharmacie de la place, rempli le réfrigérateur et commandé une bibliothèque neuve en chêne massif chez l'artisan de la rue de Vesle. Marcel a grommelé :

— Tu en fais trop.

— Non, papa. J'ai juste mis du temps.

Une semaine plus tard, Benoît a préparé une autre surprise. Il a contacté le proviseur du lycée Jean-Jaurès et quelques anciens élèves retrouvés sur les réseaux. Une petite réception a été organisée dans la salle polyvalente de l'établissement. Quand Marcel est entré, appuyé au bras de son fils, toute la salle s'est levée.

— Monsieur Faucher !

Une femme en tailleur s'est approchée, un mouchoir roulé en boule dans le poing.

— Vous vous souvenez de la rédaction sur Rimbaud que j'avais ratée deux fois ? Vous m'avez fait recommencer jusqu'à ce qu'elle tienne debout. Je suis sage-femme à la clinique Courlancy, maintenant. Je raconte encore cette histoire à mes patientes quand elles doutent d'elles.

Un homme bâti comme un rugbyman, cravate mal nouée, lui a tendu une main un peu rude.

— Monsieur Faucher, vous m'avez collé un zéro pointé en quatrième parce que j'avais copié ma dissertation sur Camus dans un livre de poche. Je vous ai détesté pendant six mois. Et puis j'ai eu mon bac de français avec une mention. Je suis plombier, à Tinqueux, j'ai mon entreprise. Je voulais vous le dire en face, depuis le temps.

Marcel ne trouvait plus les mots. Il regardait ces visages, un par un, et serrait contre lui le vieux manuel à la dédicace de 1987, qu'il avait emporté sans le dire à personne. Benoît se tenait près de lui, les yeux brillants, et le laissait parler à son rythme.

Les livres ne se sont jamais vendus. Ils ont retrouvé leur place dans la bibliothèque neuve, sous la photo d'Odette. Sur la première étagère, Benoît a posé le manuel à la dédicace de 1987. À côté, il a glissé un mot : « Papa, je garde celui-ci pour moi, tu me le liras un jeudi. Rendez-vous rue des Capucins. Ton fils. »

Marcel a relu le mot, puis il a retiré ses lunettes et regardé la photo de sa femme sur le buffet.

— Tu as vu, Odette ? Notre garçon est rentré à la maison.

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