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Elle exigeait l’appartement. Je lui ai tendu un dossier bleu.

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À dix heures et demie, j’ai enclenché le canon neuf dans la serrure de la porte d’entrée. Un cadeau à moi-même, payé 64 euros la veille chez le serrurier de la rue Bressancourt. Deux grosses valises noires attendaient déjà sur le palier, étiquettes enlevées. Jean-Luc allait devoir frapper. Et je savais déjà que je n’ouvrirais pas.

Onze jours plus tôt, j’avais ouvert sa messagerie par accident. Le téléphone était posé sur la table de la cuisine, à côté du pot de confiture de framboises. L’écran s’était allumé. Un message de « K ».

« J’ai réservé l’échographie mercredi. Tu viens avec moi ? »

J’avais reposé le téléphone, essuyé la confiture qui avait coulé sur le bois. Depuis, je faisais semblant de ne rien savoir. Je préparais les dîners, je repassais ses chemises, j’écoutais ses histoires d’embouteillages sur la rocade d’Angers. Le soir, je me répétais que ce n’était qu’une erreur de numéro. Mais le lendemain, j’ai vu qu’il avait changé le code de l’écran. Le ventre s’est mis à peser.

K, c’était Kora. Vingt-six ans, enceinte de six mois. Elle a débarqué un jeudi, à onze heures cinq. La pluie frappait la vitre du palier. J’avais sorti les valises une heure plus tôt. Elle a failli trébucher dessus en entrant.

« Bonjour. Vous partez ? » a-t-elle demandé en poussant la porte du coude.

C’est drôle, elle parlait comme si elle venait tous les jours. Elle a enlevé ses bottines en daim, les a posées sur le paillasson. Puis elle a sorti une pochette cartonnée de son sac.

« Je suis Kora. La future femme de Jean-Luc, enfin, il ne vous l’a pas encore dit. On peut s’asseoir ? »

Je me suis assise face à elle. La cuisine sentait le café du matin, un fond de tarte aux pommes sur le plan de travail. Elle a posé sa pochette devant elle, comme une convocation.

« Vous êtes bien gentille, mais on ne va pas tourner autour du pot. J’attends un garçon. Il nous faut de l’espace. Votre appartement est grand, lumineux, et surtout à deux minutes du parc. Ma résidence à moi, c’est une chambre de bonne, enfin, un studio. On ne va pas élever un bébé là-dedans. »

Elle parlait sans reprendre son souffle. Elle a pointé le mur du salon.

« On a déjà pris rendez-vous avec un architecte. Là, on abat la cloison. La cuisine s’ouvre sur le séjour. Et on met une douche italienne dans la salle de bains. J’ai même versé un acompte de deux mille euros au cuisiniste la semaine dernière. »

Je n’ai pas bougé. Mon café refroidissait dans sa tasse. Le mot « acompte » m’a traversé comme une aiguille.

« Vous devriez être contente, a-t-elle ajouté en relevant le menton. La maison à Saumur, c’est parfait pour une femme de votre âge. Le calme, la vue sur la Loire, le potager. Ici, l’école, la pédiatre, tout est à côté. »

Je me suis souvenue des factures. La toiture, la chaudière, la taxe foncière. Chaque année, je payais tout. Jean-Luc disait qu’il s’en occupait. Mais j’avais commencé à regarder les relevés bancaires. Les virements sortaient de mon compte, pas du sien.

« Vous savez, a-t-elle continué, votre grand salon est vide. Il n’y a plus personne à nourrir. Vos filles, elles ont grandi, elles vivent ailleurs. »

Je l’ai interrompue. Une seule fois. Là, maintenant.

« Il ne vous a pas dit un détail important. »

Elle a plissé le front.

« Quoi donc ? »

J’ai ouvert le tiroir de gauche du buffet. J’en ai sorti une chemise cartonnée bleue. Pas tout de suite ouverte. Je l’ai posée sur la toile cirée.

« Cet appartement, il est à moi. En propre. Hérité de ma mère, avant le mariage. Jean-Luc n’est même pas inscrit ici. Sa domiciliation, c’est chez sa cousine, à Trélazé. Il l’a fait pour économiser sur la taxe d’habitation. »

Kora a dégluti. Elle a retiré une boucle de cheveux collée à sa joue.

« C’est faux. Il m’a montré les factures du carreleur. Il a refait la salle de bains. »

« Il a payé les travaux il y a six ans. Avec l’argent emprunté à mon frère. Mais ce n’est pas le plus important. »

J’ai ouvert la chemise. Les feuilles sentaient l’encre des photocopies. Je me suis un peu penchée en avant.

« Jean-Luc ne travaille plus depuis dix-neuf mois. Sa société de transport a coulé. Il a pris des crédits à la consommation, de tous les côtés. Montant total : cent soixante-dix-huit mille euros. L’huissier de la banque de Loire-Atlantique lui a adressé trois mises en demeure. »

Elle a attrapé la chemise. Ses ongles vernis ont fait une trace sur le papier. J’ai vu sa nuque rougir.

« Vous mentez. Il m’emmène dîner, il m’a offert un collier en or. »

« Il le mettait sur mes cartes. Des cartes que j’ai bloquées ce matin. Tout comme son numéro de portable. Il n’a même plus de quoi payer le taxi. »

Elle a rejeté la chemise. Les feuilles ont glissé sur la table, une est tombée par terre. Elle a attrapé son sac.

« J’appelle Jean-Luc. Tout de suite. »

Elle a tapé le numéro. Le tonnerre n’est pas venu. Seulement une tonalité d’appel, puis rien. Elle a essayé encore. Rien. Elle a lancé le téléphone dans son sac, et là, elle s’est mise à trembler. Les épaules d’abord, puis la bouche.

« Ce n’est pas possible… Il m’a promis… Il a dit qu’il divorçait, que vous partiriez. »

Je me suis levée. J’ai ramassé la feuille tombée, je l’ai remise dans la chemise. Je n’ai pas crié.

« Reprends ta pochette. Et prends ça aussi, si tu veux. Le numéro de l’avocat est sur la dernière page. Mais ne reviens pas. »

Elle a reculé sa chaise d’un coup sec. Elle est partie sans mettre ses bottines, les lacets traînaient sur le parquet. La porte d’entrée a fait un bruit de tonnerre.

Je suis restée un moment dans la cuisine. J’ai essuyé la tache de café qu’elle avait laissée avec sa manche. Puis j’ai pris une serpillière. De l’eau tiède, une goutte de savon noir. J’ai lavé le carrelage du couloir. Chaque trace de semelle a disparu. J’ai jeté la vieille éponge.

À dix-neuf heures trente, l’interphone a grésillé. Jean-Luc. Je n’ai pas appuyé sur le bouton. Dix minutes plus tard, j’ai entendu ses pas sur le palier. Il a tourné la poignée. Il a tiré. Il a poussé.

« Murielle ! Ouvre, c’est pas drôle. »

La clé tournait dans le vide. Le nouveau canon faisait son travail. J’ai consulté mon téléphone : la banque affichait déjà deux cartes annulées, une opposition sur le prêt. Puis j’ai calé mon épaule contre le battant.

« Les valises sont à côté du paillasson. Ton avocat a les papiers. »

Il a donné un coup de pied dans la porte. Un seul.

« Ouvre ! »

Je n’ai pas répondu. J’ai écouté le bruit de ses poings contre le bois. Puis il a juré, il a attrapé une valise, l’autre a raclé le mur du palier. Les pas ont descendu les escaliers. La minuterie s’est éteinte.

Je suis allée dans le salon. J’ai ouvert le robinet du balcon, rempli l’arrosoir en fonte. Le basilic et la menthe avaient soif. L’eau a noyé la terre sèche. En bas, le tramway passait. La pluie avait cessé.

Voilà. C’est tout. Je n’ai pas hurlé. J’ai juste changé une serrure, ouvert un dossier bleu, arrosé mes plantes.

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