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Le cahier taché de sucre glace

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Léa fourrait les mains tremblantes dans les poches de sa veste de service, le dos collé contre le mur en pierre de la salle de réception. Autour d'elle, le château de Vallières, loué pour la soirée, scintillait sous les lustres anciens, et un trio à cordes jouait un air de Fauré que personne n'écoutait vraiment. Elle avait vingt-six ans, trois ans d'ancienneté comme extra chez le traiteur Delorme, et un loyer de six cent quarante euros à payer le 5 du mois suivant. Ce qu'elle venait de voir pouvait lui coûter son poste. Elle ne savait pas encore ce qu'elle allait en faire.

Au centre de la salle, sous une arche de pivoines blanches, Camille rayonnait. Styliste installée à Lyon depuis huit ans, elle avait fini par racheter l'atelier où elle avait débuté comme apprentie, et portait ce soir-là une robe qu'elle avait cousue elle-même, trois mois de nuits blanches dans le tissu. À côté d'elle, Julien, trente-deux ans, commercial dans l'immobilier, le genre d'homme que la mère de Camille présentait à toutes ses amies comme "le gendre qu'on n'espérait plus". Le couple parfait, disaient les invités.

Léa, elle, avait fini par remarquer d'autres choses. Un mois plus tôt, pendant les essais de la robe, Julien avait lâché devant elle, comme une blague: "Elle gagne plus que moi, maintenant, faudra qu'on en parle sérieusement." Il avait ri, mais le rire n'était pas allé jusqu'aux yeux. Il y a dix jours, à la dégustation du traiteur, il avait demandé, trop vite, trop précis, si Camille gardait l'atelier à son nom après le mariage ou si tout passait au régime commun. Et ce matin-là, Léa l'avait croisé à la sortie de la banque, costume impeccable, mine grise, un papier plié en quatre dans la poche intérieure. Elle n'avait pas fait le lien. Pas tout de suite.

Le traiteur préparait le moment du gâteau. Cinq étages, crème au beurre et fleurs en sucre, posé sur une desserte à roulettes au centre de la salle. Léa était passée dans l'office pour chercher la pelle à tarte et avait surpris Julien, seul, une liasse de papiers froissés dans une main — un relevé de compte, elle avait reconnu le logo — et dans l'autre, une lame fine, de celles qu'on utilise pour lisser le fondant. Il grattait, en silence, la couche de glaçage sous le dernier étage, là où Camille entamerait la première part. Dessous, une tache sombre s'étalait déjà, comme un vin renversé qu'on aurait mal essuyé.

— Qu'est-ce que tu fais, avait demandé Léa, la voix pas tout à fait assurée.

— Rien qui te concerne.

Il avait rangé la lame et les papiers dans sa veste et était ressorti sans se presser, en remettant sa cravate droite comme on referme un dossier. Léa était restée seule devant le gâteau, la pelle à tarte à la main, le cœur qui cognait fort. Elle avait pensé prévenir quelqu'un — le maître d'hôtel, la mère de Camille — mais qu'est-ce qu'elle aurait dit, au juste. "J'ai vu le futur marié grignoter le glaçage avec un couteau." Elle avait hésité, elle était retournée en salle avec le plateau de flûtes, s'était dit qu'elle se trompait, que ça n'avait pas de sens, qu'elle réglerait ça après le discours.

C'est seulement maintenant, collée au mur, en regardant Camille lever la spatule en argent devant deux cents invités, que Léa comprenait enfin ce qu'elle avait vu. La tache n'était pas un accident de cuisine. Elle était calculée pour éclater sous la première découpe — pile sous la robe blanche cousue à la main, devant la famille, devant tous les clients de l'atelier venus ce soir-là.

Elle cria "Attendez" trop tard. Le mot se perdit dans le bruit du trio à cordes qui enchaînait un nouveau morceau. Alors elle courut, bouscula un serveur qui portait un plateau de coupes, et renversa la desserte d'un coup d'épaule, juste avant que la spatule ne touche le glaçage.

Le gâteau s'écrasa sur le parquet ciré dans un bruit sourd, crème et sucre glace éclaboussant les premiers rangs d'invités. La tache sombre se répandit sur le sol, large, presque noire sur le bois clair.

Des cris. La musique s'arrêta net. Des chuchotements indignés couraient déjà, tous les regards braqués sur Léa, accusée en silence d'avoir gâché la soirée.

— Vous êtes virée, cracha Julien, le visage rouge, les poings serrés. Qu'on la sorte d'ici, tout de suite.

Léa se releva, le tablier maculé de crème jusqu'au col, et ne recula pas.

— Madame, dit-elle à Camille, le gâteau était empoisonné. Pas pour tuer. Pour tacher. Regardez le sol.

Elle montra la flaque sombre du menton. Camille s'approcha, se pencha, trempa un doigt dans la tache et le frotta entre ses ongles. L'encre ne partait pas, elle s'incrustait déjà dans la peau, violette sous la lumière des lustres.

— Il était dans l'office avec ça, continua Léa en désignant la poche de Julien. Il a gratté le glaçage avec une lame. Je l'ai vu.

— Elle invente, dit Julien, mais sa voix montait d'un ton qu'elle ne lui avait jamais entendu.

Camille ne répondit pas tout de suite. Elle regarda sa main tachée, puis Julien, puis encore sa main. Elle se souvenait, maintenant, d'un détail idiot: il avait insisté, la veille, pour que ce soit elle qui coupe la première part "toute seule, pour la photo, sans que je te prenne la main". Elle avait trouvé ça gentil.

— Fouille sa veste, dit-elle enfin à Jean-Marc, le maître d'hôtel.

Julien reculait déjà vers la sortie quand le vieil homme l'attrapa par le bras. La fouille sortit un flacon à moitié vide, étiqueté encre de marquage textile, et les papiers froissés — un relevé bancaire au nom de Camille, celui de l'atelier, avec un chiffre souligné trois fois au stylo rouge.

Personne ne parla pendant de longues secondes. Camille tenait le relevé, les doigts crispés sur le papier comme si elle allait le déchirer, puis elle le reposa sur la desserte renversée, à plat, bien droit, un geste presque administratif au milieu du désastre.

— T'as pas pu avoir l'argent, alors t'as voulu la robe, dit-elle.

Il n'eut pas de réponse. Il tenta un "c'est pas ce que tu crois", mais sa voix se cassa au milieu du mot crois. Sous les regards de deux cents personnes qui, une minute plus tôt, le trouvaient irréprochable, il se dégagea du bras de Jean-Marc, traversa la salle en évitant les flaques de crème, et sortit par la grande porte sans se retourner.

Camille resta debout un moment devant le gâteau éventré, à regarder la tache s'étendre lentement vers ses chaussures. Elle recula d'un pas pour ne pas marcher dedans, puis se baissa, ramassa un morceau de fleur en sucre resté intact près du pied de la desserte, et le garda serré dans sa main fermée, comme si c'était la seule chose qu'elle pouvait encore sauver de la soirée.

— La cérémonie est annulée, dit-elle au micro, la voix enrouée. Le buffet reste ouvert, pour ceux qui veulent rester.

Trois semaines plus tard, dans l'arrière-boutique de l'atelier rue Mercière, Léa retrouva Camille accroupie devant des cartons, en train de trier des échantillons de tissu. Elle n'avait pas maigri, pas vraiment, mais ses gestes étaient devenus plus lents, comme si chaque mouvement demandait une vérification supplémentaire.

— J'ai un poste à te proposer, dit Camille sans se relever, toujours penchée sur ses cartons. Qualité et suivi du personnel. Trente-huit mille par an. Je sais que c'est un choix bizarre après ce qui s'est passé, mais j'ai besoin de quelqu'un qui regarde vraiment ce qui se passe dans cet atelier. Toi, tu regardes.

Léa signa les deux pages posées sur l'établi, entre les ciseaux et les épingles. Camille referma le dossier, le posa sur une pile d'autres papiers sans le ranger, et sortit de sa poche le petit morceau de fleur en sucre durci, qu'elle gardait depuis trois semaines dans une boîte en fer. Elle le posa sur l'établi, le regarda un instant, puis le remit dans la boîte sans rien dire de plus.

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