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La lettre laissée au bureau de poste

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**La lettre laissée au bureau de poste**

Je travaille à la poste depuis douze ans. Un petit bureau près de la place des Vosges, à Reims, deux guichets, une machine à café toujours en panne et un calendrier des postes qui traîne là depuis l'époque où je faisais encore les colis en tant que stagiaire. Je connais tous les clients par leur nom, et certains même à l'odeur de leur eau de toilette, qu'ils portent depuis trente ans.

Mais cette femme-là n'était pas d'ici.

Elle est entrée à la mi-novembre, un jour où tombait cette pluie mêlée de neige fondue, et où le trottoir n'était plus qu'une bouillie mélangée aux feuilles mortes. Elle portait un manteau vert bouteille, trempé aux épaules, et tenait sous le bras une petite boîte enveloppée de papier kraft. Elle s'est approchée de mon guichet, a posé le paquet sur le comptoir et a dit, à voix basse :

— Je voudrais envoyer ceci.

J'ai demandé, comme d'habitude, à qui et où. Elle m'a donné une adresse à Lyon. Le nom du destinataire était un nom d'homme, différent du sien. Je n'ai fait aucun commentaire, ça ne me regardait pas. J'ai commencé à peser, à vérifier les dimensions, à coller les étiquettes. Elle restait immobile, les mains dans les poches de son manteau, le regard fixé sur son reflet dans la vitre qui nous séparait de la rue.

Le paquet était léger. Quatre cents grammes, peut-être. J'ai demandé le contenu, comme l'exige la procédure.

— Des petites choses, a-t-elle répondu. Un livre, quelques photos, un CD.

Je me suis penchée pour saisir les informations dans le système, et c'est là que j'ai vu qu'on avait écrit au feutre, sur le dessus de la boîte, un seul mot : « Dernier ». En grandes lettres capitales, légèrement étalées sur le bord, comme si le papier avait été mouillé.

Je n'ai pas demandé ce que ça voulait dire.

Elle m'a tendu l'argent, dix-huit euros et cinquante centimes. J'ai rendu la monnaie, collé le reçu, le lui ai remis. Elle l'a glissé dans son portefeuille, à côté de la photo d'un enfant — je n'ai pas bien vu, juste une tache de couleur du coin de l'œil.

Et puis, déjà tournée vers la sortie, elle s'est arrêtée.

— Vous savez, a-t-elle dit, le regard posé quelque part sur le présentoir de cartes de vœux, il y a des choses qu'on n'arrive pas à jeter. Mais qu'on ne peut plus garder non plus.

Je ne savais pas quoi répondre, alors j'ai simplement marmonné un vague assentiment. Elle est partie. La clochette au-dessus de la porte a tinté, l'odeur de l'asphalte mouillé est entrée avec l'air froid, et au loin, du côté de la cathédrale, on entendait un unique coup de cloche.

Une semaine plus tard, elle est revenue.

Cette fois, elle n'avait rien sur elle. Elle s'est approchée du comptoir, y a déposé une enveloppe blanche et a dit :

— C'est une lettre. Si jamais quelqu'un venait poser des questions sur ce colis.

J'ai demandé ce que je devais en faire.

— Rien, a-t-elle répondu. Qu'elle reste là.

L'enveloppe n'était pas cachetée. Dessus, écrit au même feutre : « Ne pas ouvrir tant que je ne me serai pas manifestée. » Ses cheveux étaient mouillés de pluie, et à son doigt elle faisait tourner une alliance que je n'avais pas remarquée avant — elle la tournait dans un sens, puis dans l'autre, comme pour vérifier qu'elle lui allait toujours.

J'ai accepté.

La lettre est restée chez moi, dans l'arrière-boutique, au fond d'un tiroir, sous une boîte de trombones. À côté trônaient un pot de ciboulette que je cultive depuis le printemps et un bocal de café soluble. Parfois, en enregistrant un autre colis, je jetais un œil vers cette enveloppe et je me demandais ce qui pouvait bien y être écrit. Mais je ne l'ai jamais ouverte.

Les semaines ont passé. Cette femme ne revenait pas.

En décembre, c'était la folie ici. Des brassées de colis de Noël, des files d'attente jusqu'à la porte, une odeur de clémentines que quelqu'un avait renversées près de la caisse, et les éternelles questions pour savoir si ça arriverait avant le réveillon. J'ai oublié la lettre. Presque.

Juste avant la fin de mon service, le 23 décembre, j'ai vu Léa, ma jeune collègue arrivée en septembre, sortir des trombones de mon tiroir. Elle a déplacé l'enveloppe, qui est tombée par terre ; elle l'a ramassée et l'a remise en place sans même regarder ce qui était écrit dessus. Ce jour-là, je suis restée deux heures de plus parce que le système informatique avait planté. La lettre était toujours à sa place.

Après le jour de l'An, cette femme est revenue.

Elle avait changé d'allure. Plus de manteau vert bouteille, mais une veste claire, les cheveux attachés en queue-de-cheval. Elle souriait, mais pas comme sourient les gens vraiment heureux. Plutôt comme quelqu'un qui s'est fait à l'idée que certaines choses sont désormais derrière lui.

— Madame Berthier, a-t-elle dit — et je me suis étonnée qu'elle connaisse mon nom, même s'il figurait bien sur mon badge — je viens chercher la lettre.

Elle m'a montré le reçu du colis, froissé, usé sur les bords. Ça suffisait. J'ai ouvert le tiroir, sorti l'enveloppe, l'ai posée sur le comptoir.

Elle l'a prise, a regardé l'inscription, puis moi, et sans un mot elle a déchiré l'enveloppe. Pas comme on ouvre une lettre, d'un geste net en soulevant le rabat. Elle a arraché le papier, comme pour s'assurer que ce qu'il y avait dedans s'y trouvait encore.

À l'intérieur, il y avait quelque chose de petit, de brillant. Je n'ai pas bien vu, car elle a aussitôt refermé les doigts dessus et l'a glissé dans la poche de sa veste. L'enveloppe vide et déchirée, elle l'a jetée dans la corbeille juste à côté.

Et là, elle a dit quelque chose que j'ai gardé en mémoire très longtemps.

— C'était inutile. Tout est fini maintenant.

Elle n'a rien expliqué de plus. Elle s'est retournée et elle est partie, la clochette au-dessus de la porte a sonné bref, presque sèchement.

Sur le comptoir, il ne restait qu'un chewing-gum à la menthe collé sous le rebord et une odeur de terre mouillée, laissée par ses chaussures.

La semaine dernière, Léa m'a demandé si elle pouvait laisser chez moi la clé de l'arrière-boutique, ayant oublié son sac. Je la lui ai donnée. Et dans le tiroir où était restée l'enveloppe pendant tous ces mois, j'ai placé mon trèfle à quatre feuilles, séché entre les pages d'un vieux calendrier. Je l'ai lissé du doigt pour ne pas casser la tige, puis j'ai refermé le tiroir jusqu'au bout, jusqu'à entendre le déclic du loquet.

Dehors, la pluie mêlée de neige recommençait à tomber.

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