FR
Le Chaton du Cours Mirabeau
Je repense encore souvent à cette matinée d'octobre, même si des années ont passé depuis. Antoine venait de lâcher la main de sa fille Camille pour filer chercher une bouteille d'eau, et cinq minutes plus tard, il tournait sur lui-même dans la cour de l'école Jean-Moulin, à Aix-en-Provence, le cœur battant plus vite qu'il ne l'aurait voulu. Camille avait disparu. Introuvable, au milieu de cette marée de cartables et de parents endimanchés pour la rentrée.
« C'est pas possible, marmonnait-il. Cinq minutes. Je suis parti cinq minutes. »
Il repéra alors Sandrine Faure, la maîtresse toute fraîche émoulue de l'IUFM, qui alignait tant bien que mal une trentaine de CP devant le préau. Il fonça vers elle sans même s'en rendre compte, la voix déjà trop forte.
— Ma fille ! Où est ma fille ? Une petite avec des barrettes roses, elle est dans votre classe !
Sandrine se raidit, prise au dépourvu par le ton.
— Excusez-moi… Laquelle ? Je crois que tout le monde est là.
— Camille. Elle était là il y a une minute, et maintenant elle n'y est plus !
— Écoutez, monsieur, j'ai vingt-huit élèves cette année, et c'est mon premier jour. Je ne les connais pas encore tous de vue.
— Et alors, ça vous dédouane ?
— Chaque parent me les a amenés en main propre ce matin. Vous, je ne vous ai pas vu. Vous arrivez seulement maintenant. Je comprends que ce soit la panique, mais dites-moi plutôt : pourquoi l'avez-vous laissée seule ? Vous avez vu le monde qu'il y a aujourd'hui ? Un enfant de sept ans peut se perdre en trente secondes, ici.
— Je suis juste allé à la boulangerie du coin, elle avait soif. Le temps de revenir, plus personne. Et vous, vous êtes censée surveiller les enfants, non ? Où est-ce qu'elle a pu aller ?
Sandrine serra les dents. Premier jour de classe, première affectation, et déjà ça tournait au cauchemar.
— Calmez-vous. Décrivez-la-moi.
— Je vous dis : des barrettes roses.
— Monsieur, j'ai quinze filles dans ma classe, et la moitié porte des barrettes roses ce matin. Autre chose ? Ses vêtements ?
Antoine resta muet un instant. Il avait passé vingt minutes le matin même à démêler les cheveux de Camille devant le miroir de l'entrée, à vérifier que son legging blanc n'avait pas de tache — et là, incapable de dire quoi que ce soit d'autre.
— Une gamine de sept ans, les yeux marron, cheveux châtains, longs.
— Déjà mieux. Et son cartable ?
— Jaune ! Avec des canards dessus. Elle adore les animaux, c'est elle qui l'a choisi. Y'en a pas un autre comme ça dans l'école, je vous jure. Mon Dieu, où est-ce qu'elle a bien pu passer…
— On va la retrouver, monsieur. Elle ne peut pas être sortie de l'enceinte. Restez ici, je reviens.
Sandrine repartit vers ses élèves qui piétinaient d'impatience avant l'appel, recompta les têtes, scruta chaque fillette une par une. Aucune barrette rose ne correspondait, aucun cartable à canards en vue, et personne n'avait vu de Camille. Elle demanda à sa collègue de la classe voisine de garder un œil sur son groupe et revint au pas de course vers Antoine.
— Aucun de ses camarades ne l'a vue. Elle n'a pas pu entrer dans les bâtiments, la grille est surveillée. Donc elle est forcément dans l'enceinte. On cherche ensemble ?
— On devrait peut-être appeler la police ?
— Je pense que c'est encore trop tôt. On va la retrouver, dit-elle, en forçant sa voix à rester ferme — alors que son estomac se tordait déjà de panique.
Ils partirent donc tous les deux, traversant la cour goudronnée où traînait encore une vieille affiche de kermesse de juin, contournant le préau, s'arrêtant deux fois près du gardien posté à la grille d'entrée, rue Cardinale. Rien. Personne n'avait vu Camille.
— Elle a un portable ? demanda Sandrine alors qu'ils filaient vers l'arrière du bâtiment, seul endroit qu'ils n'avaient pas encore fouillé.
— Si, justement, soupira Antoine. Sauf qu'il est resté dans ma poche. J'ai pas eu le temps de le lui donner ce matin.
— Dommage.
— Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé… pourvu que rien ne lui soit arrivé, répétait-il, presque pour lui-même.
Sandrine ne répondait pas. Elle pensait à ce qu'elle devait aux parents, dès son tout premier jour. Si quelque chose de grave était arrivé à cette petite, sa carrière commencerait par un drame.
Pendant ce temps, à l'arrière de l'école, sous le grand platane qui bordait le mur de la cour de récréation, une fillette aux barrettes roses et au cartable jaune orné de canards s'entretenait sérieusement avec un chaton coincé sur une branche, juste au-dessus de sa tête. Elle avait beau le supplier, l'animal répondait par de petits miaulements plaintifs, sans jamais oser sauter.
— Allez, viens, mon petit, disait Camille. Je te rattrape, promis. Je te lâcherai pas.
Le chaton s'avançait, hésitait, la peur le figeait au dernier moment, et il reculait en couinant, si pitoyablement que Camille sentait sa gorge se serrer.
Comprenant qu'elle n'y arriverait pas seule, elle décida de courir chercher de l'aide. Et en tournant à l'angle du bâtiment, elle tomba nez à nez avec son père et sa maîtresse, tous deux le visage défait.
— Ma chérie, où t'étais passée ? s'écria Antoine en se précipitant vers elle. J'ai failli avoir une crise cardiaque ! Qu'est-ce que tu fabriques ici ?
— Papa, tu me gronderas après, d'accord ? répondit Camille. Là, tout de suite, j'ai besoin de toi.
Sandrine s'accroupit à sa hauteur, encore essoufflée d'avoir couru tout le tour de l'établissement, et remarqua d'abord l'avant-bras de la petite : deux griffures fraîches, sûrement le prix d'une première tentative de sauvetage.
— Qu'est-ce qui se passe, Camille ? Tu es blessée ?
— Non, c'est pas moi. C'est un chaton. Il est coincé là-haut, il ose pas descendre, et j'arrive pas à l'attraper toute seule.
Antoine leva les yeux vers le platane et vit effectivement la petite boule de poils gris tremblant sur sa branche, à trois mètres du sol. Le soulagement lui coupa presque les jambes — il s'assit carrément sur le rebord du muret de pierre qui longeait la cour, sans un mot, le temps de reprendre son souffle. Puis il éclata d'un rire nerveux, presque incontrôlable.
— T'as disparu pour un chat.
— Il allait tomber, papa !
Sandrine, elle, observait la scène avec un mélange d'agacement et de tendresse — la même fillette qui avait déclenché une alerte générale dans toute l'école se tenait maintenant devant eux, les mains sur les hanches, exigeant qu'on sauve un animal errant comme si c'était la chose la plus urgente du monde. Elle repensa à sa propre grand-mère, du côté d'Avignon, qui recueillait tous les chats du quartier — et se dit que cette petite lui ressemblait, quelque part.
— Bon, dit-elle en se redressant. On ne va pas laisser cette bête là-haut toute la matinée. Monsieur, vous avez une échelle dans votre coffre, par hasard ?
— Non, mais j'ai vu le gardien avec un escabeau tout à l'heure, près du local poubelle.
Ils allèrent chercher Marcel, le gardien, qui grommela quelque chose sur « ces gamins et leurs bêtes » mais rapporta l'escabeau sans se faire prier davantage. Antoine grimpa, tendit la main vers le chaton qui, cette fois, encouragé par les petits mots de Camille en bas, se laissa attraper sans trop de résistance. La cérémonie de la rentrée, elle, avait pris du retard — mais personne, ce jour-là, ne songea à s'en plaindre.
Le directeur, alerté par le brouhaha, proposa qu'on garde le chaton dans le local du gardien en attendant que Camille et son père décident de son sort. À la sortie des classes, en fin de journée, Antoine trouva sa fille qui l'attendait déjà sur le trottoir de la rue Cardinale, une petite boîte en carton percée de trous entre les mains — Marcel avait fini par y percer des trous avec son cutter, en marmonnant que « de toute façon, personne n'en voudrait ».
— On le garde, papa. S'il te plaît.
Antoine regarda la boîte, puis sa fille, puis Sandrine qui sortait de l'école à cet instant précis, son cartable de maîtresse sous le bras.
— À une condition, dit-il enfin. La prochaine fois que tu vois un animal en détresse, tu viens me chercher direct. Pas d'aventure en solo.
— Promis.
Sandrine s'arrêta à leur hauteur, les lèvres esquissant un pli amusé.
— Bienvenue à Jean-Moulin, Camille. Je crois qu'on va bien s'entendre, toutes les deux.
Le chaton, prénommé Mistral dès le soir même, dormit cette nuit-là au pied du lit de Camille, dans une chaussure de son père en guise de coussin de fortune — faute d'avoir eu le temps d'acheter un vrai panier.
![]()















