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Un billard, une carte grise et deux gifles
La cousine Odile referma la porte du garage sans prévenir, et Nadège, agenouillée devant la vieille chatte, comprit que la journée allait mal tourner.
C'était un samedi de novembre, du côté de Chalon-sur-Saône. Le poêle à bois ronflait dans l'atelier attenant à la maison, celui que le beau-père avait transformé en salle de billard trois ans avant de mourir. Depuis, Fabrice — le mari de Nadège — y recevait sa mère et sa tante chaque week-end pour la belote, comme si le rituel gardait le vieux vivant.
Nadège venait de porter Praline, sa chatte de quinze ans, contre son ventre. L'animal, presque aveugle, sentait le radiateur électrique et le tapis élimé où elle finissait toujours par s'endormir. Une odeur de café refroidi traînait sur la table basse — Fabrice ne finissait jamais sa tasse, ça agaçait Nadège depuis des années, un détail sans rapport avec rien, mais qui lui traversa l'esprit ce jour-là.
— Elle est encore là, cette bestiole, lâcha Odile en retirant son manteau.
Yvonne, la mère de Fabrice, entra derrière elle, le regard déjà posé sur Praline qui traversait le carrelage à petits pas hésitants.
— Bonjour, dit Nadège. Je l'emmène dans la chambre, comme d'habitude.
— Fabrice ! Tu sais que je fais des crises d'asthme avec ce poil partout. Pourquoi elle traîne encore dans le salon ?
— Maman, deux secondes.
Praline avançait, aveugle aux tensions, vers sa gamelle posée près de la cheminée. Yvonne, sans un mot, lui a donné un coup de pied. Pas violent — juste assez pour que la chatte glisse sur le carrelage et pousse un cri.
— Yvonne, dit Nadège, et sa voix avait changé de registre. Je ne pensais pas que la mère de mon mari pouvait faire ça à un animal.
Le mot resta suspendu dans la pièce chauffée. Odile s'était figée près du portemanteau. Fabrice, qui rangeait des jetons de belote sur la table, leva à peine les yeux.
— Qu'est-ce que tu as dit ? demanda Yvonne, blanche.
— Tu m'as très bien entendue.
Nadège ramassa Praline. La chatte tremblait contre sa poitrine. Elle l'avait recueillie à seize ans, dans un carton près du Monoprix de son quartier, un chaton roux abandonné sous la pluie. Quinze ans plus tard, elle ne voyait presque plus rien, marchait avec difficulté, mais ronronnait encore dès qu'on la touchait.
— Fabrice, dit Nadège. Tu as vu ce qui vient de se passer ?
— J'ai vu, répondit-il sans se lever du canapé en cuir.
— Et alors ?
— Va la coucher et reviens. On va discuter.
— Discuter, répéta-t-elle.
Elle emporta Praline dans la chambre, la posa sur le plaid en laine où l'animal dormait, lui gratta l'arrière des oreilles jusqu'à ce que le ronronnement reprenne. Puis elle revint dans le salon.
— Assieds-toi, maman, dit Fabrice en désignant le canapé. Tante Odile, vous aussi.
Odile s'installa sur l'accoudoir du fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin détrempé. Yvonne prit place face à la télévision éteinte, sous le meuble où était rangée la boîte à outils de son défunt mari — celle que personne n'osait jeter.
— Nadège, commença Fabrice en se levant. Tu vas t'excuser.
— Moi ?
— Tu as insulté ma mère.
— Ta mère a frappé ma chatte.
— C'est un animal. Elle, c'est ma mère.
Nadège regarda son mari. Neuf ans de mariage. Neuf ans à cacher Praline avant chaque visite d'Yvonne. Neuf ans de remarques sur une odeur qui n'existait pas. Neuf ans de silence quand sa belle-mère traitait sa chatte de « sac à puces ».
— Fabrice, dit-elle doucement, en lui laissant une dernière porte de sortie. Ta mère a donné un coup de pied à un animal aveugle et malade. Et tu veux que je m'excuse ?
— Tu l'as traitée de tortionnaire.
— Parce qu'elle se comporte comme telle.
— Nadège !
Yvonne restait muette. Odile, elle, observait la scène, le regard allant de l'un à l'autre sans intervenir.
— Excuse-toi devant ma mère, dit Fabrice en faisant un pas vers elle. Maintenant.
— Non.
— Je ne plaisante pas.
— Moi non plus. Ta mère a blessé quelqu'un que j'aime. Peut-être que c'est elle qui devrait s'excuser d'abord ?
Yvonne renifla.
— Moi ? Devant un chat ? Tu es folle, ma pauvre fille.
— Pas devant le chat. Devant moi.
— Pour quoi faire ?
— Pour avoir frappé un membre de ma famille.
— Un membre de ta famille ? éclata Yvonne. Cette boule de poils galeuse, un membre de ta famille ?
— Oui. Depuis quinze ans.
— Fabrice, tu entends ces bêtises ?
Fabrice se tourna vers sa femme. Quelque chose avait basculé dans son visage. D'habitude, quand ils se disputaient seuls, il finissait par reculer. Mais là, sa mère et sa tante le regardaient.
— Nadège, dit-il, la voix cassante. Je veux que tu t'excuses devant ma mère.
— Et moi je veux que tu regardes la situation en face.
— Je la regarde. Tu dois des excuses.
— Pour avoir dit la vérité ?
— Pour l'avoir insultée.
— Alors non.
Fabrice l'a saisie par le bras. Pas fort, mais assez pour l'humilier devant les deux femmes. Nadège s'est dégagée d'un geste sec et lui a donné une gifle. Le bruit a claqué contre les murs du salon, plus fort que le poêle qui crépitait à côté.
— Ça t'a plu ? demanda-t-elle.
— Tu… Fabrice porta la main à sa joue.
— C'est ce que Praline a ressenti. Sauf qu'elle, elle ne peut pas se défendre.
Odile se redressa à moitié sur son accoudoir. Elle connaissait Nadège depuis des années — calme, patiente, toujours à sourire dans les repas de famille. Elle ne l'avait jamais vue ainsi.
— Nadège, tenta Odile, mais celle-ci coupa court.
— Tante Odile, c'est entre mon mari et moi.
— Tu m'as frappé devant ma mère et ma tante, siffla Fabrice.
— Devant ta mère et ta tante.
— Et toi tu n'as rien dit quand ta mère a frappé mon animal. Devant moi.
— Ce n'est pas pareil !
— Je suis d'accord. Ma gifle était un peu plus forte.
Le silence qui suivit dura une éternité — ou peut-être quinze secondes, le temps que le poêle craque une bûche dans la pièce d'à côté. Yvonne s'était levée, une main sur la poitrine, comme si la gifle l'avait atteinte elle aussi. Odile n'osait plus bouger de son accoudoir.
— Tu vas rester là, dit Nadège en désignant le canapé, ou tu vas m'accompagner chez le notaire lundi matin ?
Fabrice cligna des yeux.
— De quoi tu parles ?
— Du garage. Le billard. L'atelier de ton père.
Un an plus tôt, à la mort du père de Fabrice, la maison de Chalon était revenue au couple, mais l'atelier — celui où Yvonne et Odile s'installaient chaque week-end comme en territoire conquis — était resté au nom de Nadège seule, une clause que le notaire avait insérée sans que personne y prête vraiment attention à l'époque, pour compenser une dette que Fabrice devait à sa femme depuis leur achat immobilier commun. Onze mille euros, exactement, jamais remboursés. Nadège n'en avait jamais parlé. Jusqu'à ce samedi.
— Cet atelier m'appartient, dit-elle. Depuis un an. J'ai laissé faire parce que ça te faisait plaisir de recevoir ta mère ici, le samedi, avec le billard de ton père. Mais je ne vais pas continuer à payer l'électricité, le bois de chauffage et les impôts fonciers d'un endroit où on donne des coups de pied à ma chatte.
— Tu ne peux pas faire ça, dit Yvonne, la voix tremblante.
— Si. J'appelle Maître Rousseau lundi à neuf heures. Je fais changer la serrure du garage et je vends le billard. L'argent ira sur le compte de Praline — les frais vétérinaires, à son âge, ça monte vite.
— Nadège, souffla Fabrice.
— Tu voulais que je m'excuse. Je ne le ferai pas. Mais je vais faire autre chose : je vais arrêter de payer pour un endroit où ma famille n'est pas respectée.
Elle prit son téléphone sur la table basse, ouvrit l'application de sa banque, et montra l'écran à Fabrice sans un mot — le solde du compte joint, celui qui avait servi à financer les travaux de l'atelier, celui qu'elle venait de transférer sur son propre compte pendant qu'ils parlaient.
Yvonne resta debout, la bouche entrouverte, sans un mot de plus. Odile regardait ses mains. Dehors, la pluie avait repris sur le toit du garage, et personne, dans la pièce, n'a proposé de rallumer le poêle.
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