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Le carton de ma remplaçante

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Je travaillais sur ce plateau depuis onze ans. Onze ans que je réveillais la France avec "Le Réveil", le magazine matinal de France 2. Mon visage était le premier que les gens voyaient en allumant leur télé, avec le café et le croissant. Et puis, en une réunion de vingt minutes, on m'a expliqué que la chaîne voulait "rajeunir l'image". Le directeur m'a tendu une enveloppe avec le solde de tout compte, comme on donne un ticket de caisse. Le nouveau nom était déjà choisi : Élisa Martin, une actrice de sitcoms qui n'avait jamais tenu une oreillette de sa vie.

Je ne vais pas vous mentir, j'ai très mal réagi. Pas tout de suite, pas devant eux. Mais le soir, dans mon appartement du 15e arrondissement, j'ai découpé sa photo dans un magazine professionnel et je l'ai punaisée sur la porte de ma cuisine. C'était puéril, je sais. Mais quand on a passé quarante-cinq ans à construire une carrière, à apprendre à lire un prompteur sans trembler pendant les directs de deuil national ou de victoire olympique, voir débarquer une gamine parce qu'elle a deux millions d'abonnés sur Instagram, ça vous tord l'estomac.

J'ai voulu lui mettre des bâtons dans les roues. Juste assez pour qu'elle se prenne les pieds dedans devant les caméras. Le mercredi avant son premier direct, je suis passée en régie soi-disant pour récupérer des affaires. Le conducteur de l'émission était posé près du clavier. J'ai changé l'ordre de deux invités et supprimé une fiche de lancement. Rien de méchant, mais suffisant pour qu'elle bafouille, cherche ses mots, perde le fil. J'imaginais les audiences s'effondrer, la chaîne en panique, et un coup de fil pour me supplier de revenir.

Le lendemain matin, je suis restée chez moi, à boire du thé froid, les volets mi-clos. J'ai allumé "Le Réveil". Le générique a commencé, et elle est apparue. Élisa Martin, avec sa veste bleu canard et son sourire trop frais. Et là, il s'est passé l'inverse de ce que j'avais prévu. Mon sabotage l'a mise en difficulté pendant trente secondes. Elle a eu un blanc en cherchant le prompteur, puis elle a eu un petit rire, s'est tournée vers le premier invité et a dit : « Je crois que mon trac a mangé mes notes, alors on va faire ça à l'ancienne. » Elle a improvisé l'interview, a posé des questions que même moi je n'aurais pas eues, a lancé le sujet suivant avec une légèreté qui n'appartient qu'aux gens qui ne calculent pas tout. Le téléphone de l'émission a explosé d'appels, la page Facebook débordait de commentaires.

Je suis restée plantée devant l'écran, ma tasse de thé froid entre les mains. À la fin de l'émission, le hashtag #ÉlisaAuRéveil était premier des tendances. Je ne pouvais pas le nier : les gens l'aimaient. Plus que ça, ils la trouvaient sincère, spontanée, exactement ce que je n'avais pas su être depuis longtemps.

Le fichier de conduite portait mes initiales dans l'historique de modification. Je le savais parce que c'est moi qui avais réglé ce logiciel, des années plus tôt, quand personne ne s'y retrouvait. Toute la matinée, j'ai guetté mon téléphone, certaine qu'un technicien allait remonter la piste et appeler pour demander des comptes. Personne n'a appelé. À midi, une consœur de la rédaction m'a envoyé un message : « Tu as vu comme elle s'en est sortie ? Un vrai numéro d'équilibriste. » Rien d'autre. Le silence sur ce front-là m'a presque déçue, comme si même mon sabotage n'avait pas assez existé pour qu'on le remarque.

Le vendredi, je me suis rendue à la maison de la télévision, avenue du Président Kennedy. Le gardien a hésité avant de me laisser monter. Dans le couloir, une assistante m'a croisée en portant une énorme composition florale adressée à Élisa. Dans mon ancienne loge, les cartons étaient déjà empilés avec mes affaires : ma brosse à cheveux, un paquet de biscuits sans gluten, un foulard Hermès que j'avais oublié.

J'avais préparé un discours. J'allais entrer dans le bureau du directeur, lui dire que c'était une erreur et qu'ils le regretteraient. Mais en arrivant devant sa porte, j'ai vu Élisa. Elle discutait avec la maquilleuse qui avait été la mienne pendant dix ans. La maquilleuse riait. Pas un rire de politesse – un vrai rire, complice. C'est là que j'ai su : je n'avais plus rien à défendre ici.

Je n'ai pas frappé. J'ai tourné les talons, je suis descendue au service des ressources humaines, au rez-de-chaussée. La responsable m'a reconnue tout de suite. Je lui ai tendu une feuille que j'avais griffonnée la veille au dos d'une enveloppe : ma lettre de démission, avec effet immédiat. Elle voulait appeler le directeur, je lui ai dit que ce n'était pas la peine. Pendant qu'elle imprimait les documents, j'ai regardé par la baie vitrée : la Seine coulait juste derrière, indifférente.

En partant, j'ai posé mon badge d'accès sur le comptoir de la sécurité, là où on glisse le courrier. Le badge avait une marque d'usure à l'emplacement de ma photo. Je ne l'ai pas jeté, je l'ai simplement posé, comme on pose une pièce sur une table.

Dehors, il était dix-huit heures passées, la bruine collait à mes cheveux. J'ai levé le bras pour héler un G7, et le chauffeur, un Peugeot 508 gris, s'est arrêté presque aussitôt. En montant, j'ai gardé sur les genoux le dossier bleu qu'un notaire de Lyon m'avait fait signer six mois plus tôt, pour un deux-pièces près de la place Bellecour — mon assurance, au cas où tout s'effondrerait un jour. J'ai sorti mon téléphone et j'ai écrit à mon agent : « Dis au Théâtre des Célestins que leur tournée de printemps m'intéresse. Je veux la lire cette semaine. »

Le chauffeur a mis la radio ; sur France Info, une chroniqueuse commentait déjà « le petit couac heureux d'Élisa Martin, sauvé par tant de naturel ». Il a monté le son sans me regarder et a dit : « Elle est bien, cette nouvelle, non ? » Je lui ai répondu que oui, qu'elle était très bien, et j'ai composé le code de l'immeuble lyonnais de mémoire, comme s'il m'appartenait déjà.

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