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Le gâteau de Clémence à Annecy

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Clémence Roussel avait trente-deux ans et dirigeait le service comptable d'une coopérative agricole près d'Annecy quand elle a épousé Baptiste Ferrand, un promoteur immobilier que tout le monde en ville trouvait charmant. Le mariage a eu lieu un samedi de juin, dans une salle de réception au bord du lac, avec vue sur les montagnes et cent quatre-vingts invités qui sentaient encore le muguet de la boutonnière et le vin blanc de Savoie servi trop tôt dans l'après-midi.

Après la découpe du gâteau — trois étages, crème au beurre, un glaçage que la pâtissière d'Annecy avait mis deux jours à préparer — Baptiste a saisi Clémence par la nuque et lui a enfoncé le visage dedans. Il a ri. La salle a ri avec lui, ce rire un peu gêné des gens qui ne savent pas s'ils ont le droit de rire.

Clémence est restée trois secondes la tête baissée, le nez plein de crème, la joue en feu là où elle avait heurté le socle en bois du gâteau caché sous le glaçage. Un filet de sang a coulé de sa narine droite et s'est mêlé au sucre glace.

Sa belle-mère, Odile, a poussé un petit cri ravi. « Ah, regardez-moi ça ! Baptiste, tu as bousillé son maquillage ! » Elle tenait une coupe de crémant de Die et n'en a pas renversé une goutte.

Baptiste a planté ses doigts dans l'épaule de Clémence. « Souris, ma belle. Ne me fais pas honte devant tout le monde. »

Clémence a relevé la tête. Sa robe en soie, celle que sa mère avait payée quatre mille euros chez une couturière de Lyon, portait une trace grasse au niveau du décolleté. Sa demoiselle d'honneur, Inès, était devenue livide près du buffet de fromages.

« C'était une blague, quand même, Clémence. » Baptiste a levé les yeux au ciel. « Ne fais pas cette tête. »

Cette phrase-là l'a plus atteinte que le coup lui-même. Elle l'avait déjà entendue, sous d'autres formes, pendant les deux ans qu'avait duré leur relation. Quand il avait donné un coup de poing dans la cloison du salon, à dix centimètres de sa tête, il avait appelé ça « un coup de sang ». Quand il lui avait serré le poignet au point de laisser une marque bleue pendant une semaine, il avait dit qu'elle « dramatisait tout ». Quand il lui avait confisqué son téléphone parce qu'elle n'avait pas répondu à un message assez vite, il avait expliqué qu'un couple marié ne devait pas se cacher de choses.

Et trois jours avant le mariage, allongé à côté d'elle dans le studio qu'ils partageaient rue Sommeiller, il avait murmuré : « Une fois qu'on sera mariés, tu arrêteras de faire comme si tu pouvais partir n'importe quand. » C'est à ce moment-là qu'elle avait compris exactement qui elle épousait.

Elle ne s'était pas sentie prête à annuler le mariage — pas encore. Baptiste avait les clés de son appartement, connaissait ses horaires, s'était fait adopter par toute sa famille, et savait retourner n'importe quelle situation pour faire passer Clémence pour la fragile, l'instable, celle qui exagérait. Mais elle s'était préparée à tenir bon si les choses tournaient mal.

Elle a essuyé le sucre glace de ses cils. Baptiste a levé sa coupe. « À ma femme, la plus belle. » Quelques rires épars ont repris autour des tables.

Odile a levé la sienne aussi. « Elle apprendra à rigoler, avec le temps. »

Clémence a balayé la salle du regard. Près de la porte de service, à côté du chariot où les serveurs empilaient les assiettes sales, se tenait Inès. Elle ne pleurait plus. Elle attendait un signe. Clémence lui a fait un signe de tête, à peine perceptible.

Baptiste l'a attirée contre lui. « Voilà, c'est ça, ma belle. »

Elle a souri. Pas parce qu'il avait gagné. Mais parce que, cousu dans l'ourlet de son bustier, dissimulé dans un petit bouton nacré, il y avait un micro-enregistreur miniature acheté trois semaines plus tôt dans une boutique d'électronique à Chambéry. Et dans le sac d'Inès, il y avait une enveloppe cachetée contenant des photos des bleus qu'elle avait pris soin de photographier chaque fois, des relevés bancaires, un certificat médical rédigé par un médecin de garde à l'hôpital d'Annecy trois mois plus tôt, et une copie signée d'un document que Baptiste n'avait jamais pris la peine de lire correctement : leur contrat de mariage sous le régime de la séparation de biens, avec une clause additionnelle que son propre notaire lui avait fait ajouter sans vraiment y croire.

Cette clause disait qu'un acte de violence avéré après le mariage déclencherait un partage financier immédiat, effacerait toute prétention de Baptiste sur les biens que Clémence possédait avant l'union — dont ses parts dans la coopérative, estimées à deux cent quinze mille euros — et verrouillerait ces parts contre toute demande ultérieure. Baptiste croyait avoir humilié sa femme devant tout le monde. Il venait en réalité de fournir des témoins. Cent quatre-vingts d'entre eux, plus l'enregistrement, plus les photos, plus le médecin qui accepterait de témoigner.

Le lundi suivant, pendant que Baptiste était encore à Megève pour finaliser un permis de construire, Clémence est allée au commissariat de la rue des Marquisats avec Inès et l'enveloppe. Elle a déposé plainte pour violences conjugales, montré l'enregistrement où on entendait distinctement le bruit du choc et le rire de sa belle-mère, remis le certificat médical. L'officier qui l'a reçue, une femme d'une quarantaine d'années, a écouté l'enregistrement deux fois sans un mot, puis a noté l'heure exacte : neuf heures dix-sept.

Le mercredi, son avocate, maître Sabatier, a envoyé à Baptiste une lettre recommandée annonçant l'ouverture de la procédure de divorce sur le fondement de la clause du contrat de mariage. Baptiste a débarqué chez Clémence le soir même, cognant à la porte du studio de la rue Sommeiller pendant que la voisine du dessous, madame Ferreira, sortait sur son palier en peignoir pour voir ce qui se passait. Clémence n'a pas ouvert. Elle avait déjà fait changer la serrure l'après-midi même par un artisan du quartier des Îles, et elle regardait par l'œilleton, un verre d'eau à la main, en écoutant Baptiste hurler qu'elle allait tout perdre, qu'elle ne trouverait jamais mieux que lui.

Il est reparti au bout de vingt minutes, après que madame Ferreira lui a dit qu'elle appelait la police s'il ne partait pas. En bas dans la rue, un chien errant que tout le quartier surnommait Poivre reniflait les poubelles du restaurant italien, indifférent au vacarme.

Le divorce a été prononcé cinq mois plus tard. Baptiste a dû verser à Clémence quatre-vingt mille euros de compensation, en plus de la restitution intégrale de ses parts dans la coopérative. Odile n'a plus jamais eu Clémence au téléphone — elle a essayé trois fois, laissant des messages de plus en plus courts, puis a arrêté.

Clémence a gardé le petit bouton nacré. Elle l'a fait recoudre sur le col d'une veste qu'elle porte encore aujourd'hui, certains lundis, quand elle relit les comptes de la coopérative dans son bureau qui donne sur les Bauges enneigées.

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