Storie di vita
Les Secrets du 14 rue de la Mairie
Je tiens la boulangerie en face de cette maison depuis vingt-deux ans. C'est moi qui prépare les croissants à cinq heures du matin, avant même que le bus de six heures passe devant chez moi. Et c'est de ma vitrine, en empilant les baguettes, que j'ai vu l'histoire des Lherbier se dérouler, morceau par morceau, comme on regarde un feuilleton sans avoir demandé l'abonnement.
Marc Lherbier, c'est le fils du quartier. Vingt-huit ans, adjudant dans l'armée de terre, parti quatre ans en opération extérieure. Sa femme, Élise, il l'avait épousée juste avant son premier départ, à la mairie de Vernon, un mariage simple, une robe empruntée à sa cousine. Je m'en souviens parce que c'est moi qui avais fait le gâteau, un fraisier, parce que la pâtissière habituelle était fermée pour congés.
Pendant ces quatre années, Marc envoyait presque tout son solde à la maison. Sa mère, Ginette, et sa sœur, Odile, vivaient avec Élise dans la grande maison de la rue de la Mairie, celle avec le portail en fer forgé noir et les volets bleu marine. On voyait bien que l'argent rentrait : une nouvelle Peugeot 3008 garée devant, des travaux de ravalement, une cuisine refaite avec un îlot central comme dans les magazines.
Et puis il y a eu ce samedi de septembre. Je venais de baisser le rideau à moitié, il était environ sept heures du soir, le ciel commençait à rosir au-dessus du clocher. J'ai vu un taxi s'arrêter devant chez les Lherbier. Marc est descendu, sac militaire sur l'épaule, sans avoir prévenu personne — ça, je l'ai su après, par la boulangère d'à côté qui tient aussi le dépôt de pain pour la famille.
Il n'est pas entré par la grande porte. Il a fait le tour par le jardin de derrière, celui qui donne sur l'impasse des Lilas. Moi, de ma fenêtre à l'étage où j'habite au-dessus du magasin, j'ai une vue plongeante sur cette cour. J'ai vu Élise, agenouillée devant une bassine en plastique, en train de ramasser les morceaux d'une assiette cassée. Elle portait un bonnet en laine malgré la chaleur de septembre. Elle était maigre à faire peur, les bras comme des brindilles.
J'ai entendu Odile crier depuis la cuisine, la fenêtre était ouverte : « Elle n'a pas à se montrer quand il y a du monde, la chauve ! » Élise s'est figée. Puis elle a vu Marc. Elle n'a pas couru vers lui. Elle a reculé d'un pas et s'est couvert le crâne avec les deux mains, comme on se protège d'un coup.
J'ai continué à essuyer mes vitres, je ne vais pas mentir, j'étais planté là à regarder, mais je n'allais pas traverser la rue pour aller fourrer mon nez dans leurs affaires. Ce n'était pas à moi de le faire.
Ce que j'ai appris ensuite, je l'ai eu en morceaux, au comptoir, entre deux clients qui achetaient leur pain du matin. Ginette, la belle-mère, racontait à qui voulait l'entendre qu'Élise s'était rasé la tête elle-même, avec des produits chimiques bon marché, par obsession de maigrir, et qu'elle « se faisait plaindre pour rien ». Odile, elle, disait qu'Élise « dépensait l'argent de son mari et voulait en plus qu'on la plaigne ».
Mais moi, j'avais vu autre chose, deux mois avant. Élise était venue à la boulangerie, un matin de juillet, et elle avait demandé si je pouvais lui garder des pains de la veille, à moitié prix, parce qu'elle n'avait pas de quoi payer le plein tarif. Elle avait un pansement au creux du coude, le genre qu'on a après une prise de sang, et elle portait déjà ce bonnet. Je ne lui ai pas posé de questions. Je lui ai donné deux baguettes de la veille et un reste de pain de campagne, gratuit, en lui disant que c'était pour ne pas le jeter.
Le soir de son retour, Marc n'a rien dit à sa mère ni à sa sœur. Le lendemain, toute la rue a su qu'il avait touché une prime d'opération extérieure, presque 46 000 euros, versée avec du retard par l'administration. Ginette s'est mise à parler de faire refaire la salle de bains. Odile parlait d'une Renault Captur pour elle. Personne, à aucun moment, n'a demandé pourquoi Élise ne tenait plus debout.
J'ai su, bien plus tard, par la pharmacienne de la place — qui n'aurait jamais dû me le dire, mais c'est un petit quartier — qu'Élise avait un cancer du sein diagnostiqué cinq mois plus tôt. Qu'elle avait demandé à sa belle-mère trente-cinq euros pour l'avance d'une consultation chez un spécialiste, avant le remboursement de la Sécurité sociale. Que Ginette avait refusé, en l'accusant de simuler pour détourner l'argent de Marc. Qu'Odile filtrait ses appels pour qu'elle ne puisse pas joindre son mari directement.
Élise avait fini par couper elle-même ses cheveux, de longs cheveux châtains qu'elle portait jusqu'au milieu du dos, et les avait vendus à un salon de coiffure spécialisé à Évreux pour environ soixante-dix euros. Avec cet argent, elle avait payé le train et l'avance de la biopsie.
Marc a dormi cette première nuit dans l'abri de jardin, avec elle, sur un vieux matelas posé sur des parpaings. Il m'a raconté après, bien après, un matin où il est venu chercher son pain très tôt, avant l'ouverture officielle, pour ne croiser personne. Il m'a dit qu'il avait passé la nuit à regarder le plafond en tôle ondulée, à écouter sa femme respirer, en sachant que dans deux jours il devait repartir signer les derniers papiers de sa prime à la trésorerie militaire de Rouen.
Le lundi matin, il est allé droit à la Caisse d'Épargne de la place du Marché. J'étais dans la file d'attente juste après lui, je venais déposer la recette du week-end. Il avait une chemise cartonnée sous le bras, avec dedans tous les relevés des quatre dernières années : les virements, les montants, les dates. Il a demandé à voir le conseiller, a fait opposition sur la carte bancaire liée au compte joint qu'il partageait avec sa mère depuis son premier départ en mission — un compte qu'il avait ouvert, naïvement, pour que Ginette puisse payer les charges de la maison en son absence.
Il a fermé ce compte-là dans l'heure. Il en a ouvert un nouveau, à son nom et à celui d'Élise uniquement. Il a aussi demandé, devant moi, le transfert immédiat de sa prime d'opération, les 46 000 euros, sur ce nouveau compte.
L'après-midi même, il est reparti à la maison de la rue de la Mairie, mais cette fois par la grande porte. J'ai vu la scène depuis ma vitrine, parce qu'il a laissé la porte d'entrée ouverte et que les voix montaient jusqu'à la rue. Il a posé sur la table de la cuisine la carte grise de la Peugeot 3008 — celle qu'il avait payée, celle qui était à son nom — et les clés du double qu'il avait fait faire pour la maison, celle-là aussi à son nom depuis l'héritage de son père.
Il a dit à sa mère et à sa sœur qu'elles avaient trente jours pour trouver un autre logement. Que la maison restait à son nom, mais que l'usage leur en était retiré. Que la voiture, il la reprenait dès le lendemain pour conduire Élise à ses séances à l'hôpital Charles-Nicolle de Rouen. Qu'il paierait, lui, les soins de sa femme, et plus un centime d'autre chose.
Odile a crié qu'il n'avait pas le droit, que c'était leur maison aussi. Ginette a pleuré, a parlé d'ingratitude. Marc n'a pas haussé le ton. Il a juste dit qu'il avait envoyé quatre ans de sa vie, depuis des bases à l'autre bout du monde, pour nourrir une maison où sa femme malade dormait dans un abri de jardin. Et qu'à partir de maintenant, l'argent qu'il gagnait servirait à la soigner, elle, et rien d'autre.
Élise a terminé sa chimiothérapie l'année suivante. Je l'ai revue au printemps, à la terrasse du café d'en face, avec un foulard imprimé noué sur la tête et des cheveux qui repoussaient en petites mèches, drus et bruns. Marc tenait sa main sur la table, entre les deux tasses de café. Ginette et Odile, je les ai croisées une fois au marché du jeudi, portant leurs propres sacs de courses, dans un appartement qu'elles louent maintenant au-dessus de la pharmacie, à l'autre bout de la rue.
Elles passent devant ma vitrine tous les matins pour acheter leur pain. Je leur sers la même baguette qu'à tout le monde, au même prix.
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